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Unité de Recherche en Sciences Sociales et Santé

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Jeudi 26 déc. 2013
PAR MOHAMED MEBTOUL
DES REVES BRISES !
Appréhender la société comme une cruche vide qu'il suffit mécaniquement de remplir d'objets de consommation, ou de corpus idéologiques anachroniques, a été une folie meurtrière. Comment peut-on imaginer qu'une telle façon d'administrer la société puisse produire des relations sociales valorisant l'Homme? Force est de reconnaitre que celui-ci n'a jamais été considéré comme un acteur porteur de projets de transformation de la société. Tout a été fait, au contraire pour l'exclure et le marginaliser dans un système sociopolitique nourri et soutenu par une majorité d'acteurs idéologiques (Althabe) sans épaisseur intellectuelle et politique.

La société n'est pas régulée, mais infantilisée. Elle est prise dans l'engrenage de l'injonction administrative et politique qui opère dans l'opacité en l'absence de toute vision claire et débattue du mode de fonctionnement des institutions. Cinquante ans après l'indépendance, le «récit» du chiffre représente le leitmotiv dominant, pour nous rappeler de façon docte et distante que tout va bien dans le meilleur des mondes. Ces données fabriquées sans rigueur et sans autonomie, présentées avec arrogance et certitudes, conduisent à la défiance et au doute quant à la véracité du taux de chômage avancé, du nombre de logements construits, du taux d'inflation, etc.

L'essentiel est occulté : Comment les personnes instaurent-elles quotidiennement leurs rapports aux différentes institutions ? Quelles sont leurs attentes ? De quoi se plaignent-elles? Que préconisent-elles pour redonner un autre sens à leur vie quotidienne ? Force est de constater que ce n'est pas le registre de doléances déposé de façon très anonyme dans nos institutions, qui permettra d'améliorer le quotidien des personnes. Il masque en réalité, l'absence d'écoute de la population par les pouvoirs publics. Pourtant, la prise en compte de la parole profane est centrale pour comprendre, analyser et transformer une société. A partir de nos récentes enquêtes de terrain, notamment dans le champ de la santé (1), il nous semble possible d'indiquer que les personnes se perçoivent à la marge du système de la santé. Les professionnels de la santé et les patients, indiquent leur exclusion du mode d'administration du système de soins. Les patients anonymes mettent l'accent sur le rapport de distanciation des institutions de santé à leur égard, en référence à une triple absence : la dignité sanitaire, l'accueil humanisé et l'interaction de proximité avec les responsables de la santé, les contraignant à l'errance thérapeutique, à l'incertitude et au désarroi face à la maladie chronique.

Toutes ces plaintes profondes et pathétiques exprimées par les personnes, montrent profondément l'absence de reconnaissance sociale et politique de l'Homme et donc du Citoyen. C'est précisément l'un des enjeux sociopolitiques majeurs dont souffre la société algérienne. Notons quelques effets pervers sur son mode de fonctionnement : une profonde défiance pour certains ou un opportunisme pour d'autres à l'égard de l'ordre sociopolitique, une distance sociale ou une appropriation forcée des pans de l'espace «public», un sentiment d'étouffement d'une majorité de personnes par absence de perspectives socioprofessionnelles, politiques et culturelles.
En l'absence de règles légitimes et reconnues par ses agents, la société produit ses propres normes pratiques. Confrontée aux institutions dépourvues de toute âme, en grande partie par absence d'autonomie et de décentralisation effective, s'enracinant dans la routine et la médiocrité, la population est contrainte de déployer ses propres tactiques, pour reprendre l'expression de De Certeau. Elle est à la quête d'une médiation individuelle (piston) pour tenter de passer au-travers de la bureaucratie difforme. On entend souvent les propos suivants : «Je n'ai pas où me plaindre» ; «Bled hamla». Autrement dit, les personnes assurent dans l'invisibilité un ensemble d'activités sociales et professionnelles non reconnues qui permettent la reproduction du système social. Par exemple, si l'hôpital fonctionne, il le doit en grande partie au travail de santé des familles (Cresson, Mebtoul, 2010). Ce travail de la société sur elle-même a été sous-analysé et occulté, étiqueté avec mépris et distance par les pouvoirs publics, se positionnant sur le plan de la morale et du paternalisme politique : «pas d'éducation» ; «ils ne travaillent pas» ; «pas de civisme», etc. C'est une lecture superficielle de la réalité sociale plus complexe qui renvoie à l'absence de légitimité sociopolitique ou professionnelle. Cette dimension est pourtant l'une des clés pour comprendre les logiques d'éclatement et de ruptures entre d'une part les acteurs idéologiques attachés à la fiction politique et d'autre part, la majorité de la population désemparée en l'absence de toute reconnaissance sociale qui l'autoriserait à prendre en main sa destinée.

*Sociologue

Note :
(1) Mebtoul M, 2011 (sous la direction), «Les prestations de soins de santé essentiels en Afrique, réalités et perceptions communautaires : le cas de l'Algérie», soutenue par l'OMS Afrique, 213 pages.
Tout semble nous échapper dans un système social et politique fermé sur lui-même, faisant fi de nos passions et de nos convictions plurielles, pour fonctionner en vase clos, dans un mélange de cynisme politique, d'autoritarisme sans normes légitimes et d'une éthique bafouée.

Le principal échec du système sociopolitique, au delà des inégalités sociales dans la répartition de la rente, de l'inversion des valeurs, donnant le primat au clientélisme et à la cooptation, est d'avoir brisé nos rêves. Nous avons été trop idéalistes pour croire naïvement que le changement social serait une œuvre collective, oubliant les multiples ruses du système sociopolitique.
Il n'a en réalité besoin de fonctionner et de se reproduire à l'identique que d'une nomenklatura nationale et locale prête à toutes les concessions pour se maintenir dans les rouages des pouvoirs, par la médiation de la rente pétrolière.
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