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Unité de Recherche en Sciences Sociales et Santé

Université d’Oran
Entretien avec le professeur Mohamed Mebtoul :
Le malade et sa famille sont détenteurs d'un savoir face à la souffrance

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Entretien avec le professeur Mohamed Mebtoul :
«Le champ médical algérien fait fi de l’importance du médecin généraliste»
Écrit par Ziad Salah

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Entretien avec le professeur Mohamed Mebtoul :
Etre une femme seule, isolée et sans soutien, c'est déjà porter le stigmate de «prostituée»
Écrit par Salim Mesbah

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Entretien avec Tennci Lamia:
Les médecins du travail, déplorent la méconnaissance des cancers professionnels en Algérie
Écrit par F. Z. Foudil

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Entretien avec Tennci Lamia:
Sans le savoir profane de la famille, l’activité des médecins serait plus compliquée
Écrit par F. Z. Foudil
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Par Ziad Salah
A observer les détritus envahir nos corps, s’installer de façon chaotique dans de multiples en­droits qui auraient pu se transformer en espaces verts, on ne peut qu’évo­quer de façon rageuse le laisser-aller anarchique qui est loin d’être une stric­te affaire de l’individu en soi, réfrac-taire à l’hygiène, comme si cela était inscrit dans ses gènes. L’absence d’hy­giène dans nos quartiers ne peut donc se suffire d’un raisonnement qui tour­ne en rond, renvoyant de façon pa­resseuse et fragile la responsabilité à chacun d’entre nous, comme si nous étions tous coupables d’une situation sociale à laquelle personne parmi les pouvoirs n’a eu un jour la décence de demander notre avis.

On voit toutes les limites de la con­damnation morale. Elle ne nous dit pas pourquoi les personnes sont amenées à jeter les détritus par la fenêtre, à déposer un peu partout les sacs de poubelle éventrés, à opérer des cra­chats dans la rue, à s’inscrire dans une forme d’indifférence à l’égard de l’hy­giène. Du haut de son perchoir, le chro­niqueur en mal d’idée peut conforta­blement se lamenter sur «l’inconscien­ce collective» d’une population, qui ne fait pas «l’effort» d’intérioriser dans ses gestes quotidiens une certaine disci­pline de l’hygiène ! On n’est pas sorti, faute d’une analyse rigoureuse et cri­tique, de la dimension morale, et donc de ce qu’il faudrait faire ou ne pas fai­re, comme si on était en présence d’une vérité inébranlable. Pour reprendre Nietzsche (2000), «il y a des vérités qui n’ont d’attrait et de charme que pour les intelligences médiocres».

L’INFANTILISATION Les hygiénistes du 19ème siècle en Europe ont bien compris que l’hy­giène publique ne se résumait pas à infantiliser les personnes, en les abreuvant temporairement de campa­gnes de sensibilisation, ou en procé­dant de façon rapide et irrégulière à des nettoyages superficiels ou à des opérations de faire-valoir, qui ne chan­gent en aucune façon l’âme d’un quar­tier ou d’une ville. En refusant de s’ins­crire dans une démarche paternaliste qui participe en réalité d’un proces­sus de «culpabilisation» des popula­tions, le mouvement hygiéniste a au contraire exploré de façon approfon­die les quartiers pauvres, en mettant l’accent de façon très précise sur les conditions matérielles et sociales de la population ouvrière, qui permettent de comprendre les sens de ses prati­ques quotidiennes. Ils ont compris que la transformation de l’hygiène dans la société est indissociable des condi­tions de vie des populations. Ingé­nieurs, médecins, syndicalistes, membres du patronat se sont mobi­lisés pour dévoiler, études à l’appui, la détresse sociale et morale de la population, même si cela a été fait au profit du capitalisme.
Dans cet esprit, Dubos (1961) a eu raison de rétorquer que «les sous-vê­tements de coton lavable et la vitre transparente qui laisse passer les rayons de soleil ont fait plus que la médecine pour vaincre les infections». La pénurie d’eau, les logements caractérisés par l’exiguïté et l’insalu­brité, les déchets éparpillés un peu partout dans la «ville» par faute d’es­paces précis et réglementés, les rats se promenant dans les caves et dans les escaliers des immeubles, le sous-équipement en matière d’évacuation des eaux usées, les multiples patholo-gies sociales ayant un lien avec l’injus­tice et les inégalités, pèsent trop lourd dans la balance, pour se limiter faus­sement à la question de la «conscien-tisation» des personnes.
Or, comment les personnes peuvent-elles se mobiliser pour la «cité» quand celle-ci n’est pas constituée politique­ment et socialement ? Comment peu­vent-elles agir quand elles se perçoi­vent enfermées dans un rouage qui les dépasse? Comment peuvent-elles s’in­téresser à l’espace «public» quand ce­lui-ci est régi par des règles qu’elles ne connaissent pas, quand il n’est pro­ducteur d’aucune reconnaissance sociale, mais plutôt du mépris à son égard ? L’hygiène publique est donc loin d’être une simple question technique ou matérielle. Elle renvoie à la faço dont les rapports entre usagers, pou­voirs locaux et les représentants de la ville ont été  politiquement construits.

L’ABSENCE D’UN ESPACE PUBLIC Les poubelles déposées à même le sol, à proximité des habita­tions, donnent une image hideu­se de nos lieux de résidence. Mais plus fondamentalement, cela traduit un enjeu sociopolitique majeur : l’hygiè­ne est indissociable de l’espace «pu­blic» et donc politique, qui reste à cons­truire de façon démocratique. Il n’est donc pas étonnant que la régulation au quotidien de nos cités s’opère de façon aléatoire, favorisant de façon radicale le retrait, le scepticisme, l’indifférence des personnes qui se perçoivent peu impliquées dans la gestion de la ville. Alors que l’espace privé est barricadé, protégé, réaménagé et entretenu de fa­çon scrupuleuse, révélant que les nor­mes de propreté ont bel et bien été intériorisées par les personnes ; à l’ex­térieur, en sortant de chez soi, l’impres­sion du néant semble dominer. La sa­leté envahit les escaliers de l’immeu­ble. Les caves sont rarement nettoyées. La diversité des sacs de poubelle indi­que l’absence de toute réflexion sérieu­se sur les modalités uniformes d’en­trepôt des détritus. Le dehors apparaît donc comme un monde social orphelin de tout dispositif social, politique et réglementaire qui puisse permettre aux habitants de construire sur des bases claires leurs relations sociales. Les ten­sions sont alors visibles entre les voi­sins. Chacun privilégie le repli sur soi, s’interdisant toute réalisation de soi dans une société profondément fragi­lisée parce que la confiance n’est pas de mise dans les rapports sociaux.

Dans les conflits, la raison du plus fort l’emporte largement. Le plus fort, c’est celui qui a souvent les «épaules larges» pour oser des empiétements sur un espace dit public, en créant des zones privées, sachant pertinemment qu’il ne sera jamais sanctionné. La sanction a-t-elle un sens quand le droit est en permanence transgressé, ba­foué et balayé d’un revers de main ? La «cité» semble fonctionner par la médiation du rapport de force ou de la cooptation qui rend socialement ineffi­cace tout recours à la légalité. Elle est fragilisée par les multiples dépasse­ments, détournements ou dérives en­castrés dans l’administration de la vil­le. Se plaindre devient un non-sens ou une aventure risquée, pour ne pas dire inutile face à des institutions fermées sur elles-mêmes, qui lais­sent peu de place à l’écoute et aux relations plus personnalisées.

Force est d’observer que le mode de représentation politique local connaît de sérieuses limites dans la production du citoyen qui s’efface dans les méan­dres des appareils administratifs. A l’absence de reconnaissance du citoyen défini par sa participation active dans la gestion de la cité, où ses droits et ses obligations sont objectivés, se substitue des personnes et non des ci­toyens, entassés de façon précipitée dans un espace social qui se construit en dehors d’eux. Face à l’absence de repères politiques transparents, à l’ori­gine d’arbitrages devant s’opérer dans la gestion de la ville, le désoeuvrement, le sentiment d’injustice, l’indifférence, le stress, l’incertitude ou l’opportunis­me sont au coeur des logiques socia­les déployées par les personnes.

UNE «VILLE» SANS AME La question de l’hygiène ne se ré­duit pas à adopter mécanique­ment un comportement donné, «parce que la propreté ou la saleté absolue n’existe pas, sinon aux yeux de l’observateur» (Douglas, 1981). Le champ de l’hygiène publique dévoile, au-delà des restrictions budgétaires, des moyens techniques et humains in­suffisants, une forme de paralysie so­ciale de la «cité». Elle apparaît livrée à elle-même, sans âme, sans autorité, sans identité particulière, sans poids moral et politique. Elle ressemble, pour reprendre une métaphore, à un bateau en plein milieu de la mer, qui chavire en l’absence d’un commandement lé­gitimement reconnu. On peut multiplier les campagnes sur la ville la plus pro­pre d’Algérie, les séminaires «presti­gieux» et coûteux sur l’environne­ment, produire mille et une recom­mandations, la «cité» restera telle quelle parce qu’on aura occulté le fait majeur que l’hygiène publique n’est pas uniquement une affaire de spé­cialistes, mais de personnes politi­quement reconnues comme des ci­toyens dans une ville qui doit être la leur...

Ce qui est loin d’être le cas. Le sociologue Michel Crozier (1977) disait à juste titre « qu’on ne change pas une société par décret», mais par un apprentissage collectif fondé sur l’écoute, la prise en compte de la pa­role de l’autre, et une démocratisa­tion de la société qui ne se confond pas avec la libéralisation tronquée et chaotique qui fait la part belle aux acteurs reconvertis dans une écono­mie de bazar et appelés pudiquement « hommes d’affaires». Il faut donc être précis sur les termes. Comme le souligne Ferrié (2003), «La libé­ralisation n’est pas destinée à ame­ner une redistribution du pouvoir par le biais d’élections libres. Les politi­ques de «démocratisation» promues par les gouvernants autoritaires du monde arabe sont ainsi des politiques de «libéralisation», puisqu’elle ne vi­sent qu’à faciliter le maintien des ré­gimes en place».

La dimension sociopolitique de l’hy­giène publique réapparaît de façon bru­tale quand les responsables locaux «oublient» de doter la ville de véri­tables toilettes publiques. Elles sont pourtant de l’ordre de l’utilité sociale et du respect de la personne humaine. Le respect ici englobe une significa­tion de la «re-connaissance» ou de «l’identification» (Honneth, 2008). Le bureaucrate local pourra toujours invoquer mille et un prétextes pour justifier leur inexistence («ce n’est pas une priorité», «l’argent n’est pas disponible», « les difficultés de leur entretien», etc.). Convenons que leur absence dans la cité est loin d’être un détail sans importance. Elle dévoile de façon cruelle que nos vies ne va­lent pas grand-chose, contraignant un homme à fuir dans un café pour faire ses besoins les plus élémentai­res. Mais comment peut faire une femme qui se promène en ville ou une personne diabétique contrainte d’uriner régulièrement ?

La question de l’hygiène publique est trop importante pour être réduite uni­quement à une affaire de nettoyage ou d’entretien, au sens d’une machinerie qu’il suffit, même de façon aveugle, de mettre en branle en occultant les con­ditions de vie des personnes, le type de relations sociales que nous souhai­tons construire au quotidien et plus précisément la place de l’homme et de la femme dans la «ville». Celle-ci ne semble pas encore émerger et s’impo­ser en l’absence d’un ordonnancement social négocié, devant permettre le bien-être des personnes se reconnais­sant dans «leur» ville. L’enjeu essen­tiel de l’hygiène publique se cristallise dans les rapports que les personnes construisent socialement à leur espa­ce de vie. Face à la paralysie sociale de la «cité», la distanciation et le re­trait représentent des formes de résis­tance face à l’absence de reconnais­sance sociale de la personne, qui se vit comme étrangère dans un espace «public» qui reste à construire...

Références bibliographiques
-Crozier M., Friedberg E., 1977, L’acteur et le système. Les contraintes de l’action collective, Paris, Seuil.
-Douglas M., 1981, De la souillure,
Paris, Maspéro.

Ferrié J.N., 2003, «Société civile», autoritarisme et globalisation des normes, «Journal des anthropologues», 94-95, 75-92.
Honneth A., 2008, La société du mépris, vers une nouvelle théorie critique, Paris, La découverte.
Nietzsche F., 2000, Par-delà le bien et le mal, Paris, Librairie Générale de France.
Hygiène publique et reconnaissance de la citoyenneté: un lien indissociable


Le Quotidien d'Oran Jeudi 19 mars 2009
PAR MOHAMED MEBTOUL
Comment expliquer l’absence d’hygiène dans la majorité de nos villes ? Quelles significations faut-il attribuer à notre «impuissance» face à la banalitéde la saleté dans nos espaces de vie ? Il importe pourtant de dépasser les arguments du sens commun qui ne permettent pas de situer les enjeux de l’hygiène publique : «l’Algérien est négligent »; «il est démuni de tout civisme».
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