CODESRIA, Session 2007, Afrique du Nord
Oran/Algérie, 08-12 octobre 2007
Atelier Algéro-Franco-Tunisien
Formation des doctorants algériens et tunisiens 18, 19, 20 janvier 2013 Oran
Atelier Régional de l’ONUSIDA en Afrique du Nord et au Moyen Orient, Casablanca 21-24 Septembre 2005
Atelier de validation
Travail du sexe en algerie
14 mai 2006, Alger
LES ATELIERS
CODESRIA - Institut sur santé, politique et société en Afrique, session 2007
Dakar, Sénégal, du 5 Novembre au 1er décembre 2007
CODESRIA - Session 2006, Afrique du Nord
Oran, Algérie, du 6 au 10 nov. 2006
Université d'Oran, Cité du Chercheur, Route de l’Aéroport
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Unité de Recherche en Sciences Sociales et Santé

Université d’Oran
ATELIER DE FORMATION
Dimanche 25 Janvier 2015 à 14h00

Le regard des sciences sociales dans le champ de la santé


L’enquête ethnologique de terrain
Animé par Laurent BAZIN, Anthropologue, chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS IRD-CESSMA)
Décentrement, extrapolation, jeux d’échelles

                   Qu’est-ce que l’anthropologie ? Qu’est-ce qu’une enquête ethnologique
1 ? Il faut partir de ces questions de base pour comprendre de quelle manière l’anthropologie peut aborder la question de la relation entre normes, État et société, autant que la manière dont elle traite le jeu des échelles et des temporalités. Dans son ouvrage Introduction à l’anthropologie, Mondher Kilani définit la discipline de cette manière :

La démarche anthropologique prend comme objet d’investigation des unités sociales de faible ampleur à partir desquelles elle tente d’élaborer une analyse de portée plus générale, appréhendant d’un certain point de vue la totalité de la société où ces unités s’insèrent
2.

                    Cette proposition, on le voit, définit l’anthropologie par sa démarche : elle spécifie l’anthropologie comme une méthode particulière de production des connaissances sur le social - c’est-à-dire une discipline des sciences sociales - qui se fonde entièrement sur un jeu d’échelle : l’anthropologie cible ses enquêtes sur des unités sociales d’échelle réduite, pour produire un éclairage sur une totalité sociale. C’est ce qu’on peut désigner comme une méthode inductive de production des connaissances. L’anthropologie apporte un éclairage sur la société à laquelle elle s’intéresse en se fondant sur la connaissance approfondie d’un groupe social singulier, qui occupe en conséquence une position particulière dans l’espace social. « Appréhender d’un certain point de vue la société où ces unités s’insèrent », signifie que l’unité sociale choisie comme cadre d’une enquête va permettre porter sur la société globale un regard qui procède d’un point de vue spécifique. En revanche, seule l’analyse de la position occupée par le groupe étudié dans l’espace social peut permettre d’objectiver le point de vue spécifique à partir duquel la société globale est appréhendée, ce qui nécessite un effort de contextualisation. Cette opération est souvent désignée sous le terme de « décentrement
3 »  : elle permet par exemple de pouvoir étudier les normes centrales d’une société à partir d’un groupe social marginal, puisque l’analyse d’une situation que la société confine dans la marginalité permet d’accéder en retour à ce qui est supposé représenter la normalité. Lorsque l’on éclaire certains aspects de la société globale à partir de l’analyse d’une situation singulière, l’opération qui est faite - lorsqu’elle est bien menée - n’est pas une généralisation des conclusions d’enquête à la société toute entière, ce qui serait abusif, mais plutôt une extrapolation. Les résultats d’enquête obtenus à partir de l’observation d’un groupe social restreint amène en effet nécessairement à des conclusions et des hypothèses qui s’étendent au-delà de sa dimension propre, dans la mesure précisément où le groupe social étudié n’est pas un isolat mais est au contraire inséré de manière complexe dans un univers social plus large.

                   Donnons-en une illustration : en prenant pour objet de recherche la prostitution dans les maisons closes de Potosí en Bolivie, Pascale Absi s’interroge sur ce que la société définit comme travail, dans un contexte où, en Bolivie comme ailleurs, émerge une revendication de reconnaissance de la prostitution comme travail, encouragée par l’OIT (Organisation internationale du travail) qui recommande de la catégoriser comme un « travail décent » dans la mesure où elle génère des revenus. S’intéresser aux pratiques et représentations des prostituées amène à mettre en évidence les décalages existant entre les normes du travail définies par l’instance internationale, celles que met en œuvre l’État à travers ses politiques publiques, et celles que reconnaissent les acteurs. Outre que ces trois niveaux de production de normes sont en interrelation, ces dernières ne sont jamais univoques. Ainsi, pour les prostituées de Potosí - issues d’un milieu social maintenant des liens étroits avec ses origines paysannes et où l’activité dominante est l’extraction minière - la notion de travail relève avant tout d’une fonction sociale masculine et se rattache à l’idée d’un effort physique : c’est uniquement lorsque l’argent gagné est socialisé dans la sphère familiale et que les prostituées endossent alors un rôle masculin de pourvoyeurs de revenus que leur activité peut entrer - de leur point de vue - dans la catégorie de travail. Définie par l’OIT comme un « travail décent » sur la base des revenus individuels qu’elle génère, réglementée et contrôlée par l’État bolivien dans le cadre de maisons closes où les « professionnelles » opèrent comme indépendantes liées par contrats aux tenanciers, la prostitution y est néanmoins comme partout stigmatisante. Socialement marginalisées par leur activité, les prostituées transgressent les assignations liées à leur appartenance sexuelle (catégories de genre) tant dans leur rapport à l’argent que dans leurs rôles familiaux, et peuvent accéder à une relative reconnaissance sociale en tant que pourvoyeuses de revenus. Dans le cadre de leur activité, elles jouent de la domination masculine, maltraitent les hommes, désamorcent leur prétention à croire qu’elles vont se plier au rôle d’objets de leurs désirs et de leur sexualité ; elles mettent en œuvre des stratégies qui visent à déposséder leurs clients de la totalité de leur argent, de sorte que la notion de prestation tarifée souvent avancée pour décrire la prostitution comme rapport d’échange marchand s’avère ici inadéquate.

                       Remarquons au passage trois aspects qu’illustre cet exemple rapidement évoqué. Tout d’abord, le champ social du « travail » ne peut être appréhendé en lui-même indépendamment des liens qui l’articulent à d’autres champs sociaux. C’est par exemple ici l’usage des revenus et la manière dont ils sont mis en circulation par la dépense et socialisés qui fait entrer l’activité (la prostitution) dans telle ou telle catégorie, notamment celle de travail. C’est pourquoi l’anthropologue, lorsqu’il s’intéresse à un domaine particulier d’activités sociales (comme le travail) s’efforce de le replacer dans une totalité signifiante, c’est-à-dire de reconstituer la totalité de l’univers social des acteurs. En second lieu, les acteurs sociaux doivent composer avec des injonctions normatives plurielles et plurivoques, éventuellement contradictoires, dont la mise en évidence fait apparaître la singularité de la situation observée dans le moment même où elle met en lumière des phénomènes d’extension plus large. Enfin, le jeu des pratiques sociales et les significations qui en sont produites dans une situation particulière possèdent une autonomie relative vis-à-vis des principes de structuration de la société globale (par exemple, les positions théoriques dans les vifs débats actuels, qui voient dans la prostitution le paroxysme d’une conjugaison de la domination masculine et de la domination de classe et font de sa progression un emblème des processus de marchandisation liés à la globalisation). Ce qui confère à l’approche ethnologique une pertinence heuristique, c’est précisément que la réalité des rapports sociaux, incarnés par des acteurs particuliers et s’actualisant dans des situations toujours singulières, ne peuvent être simplement déduites de processus globaux ou des principes généraux de structuration de la société. En revanche, l’anthropologie contribue à les rendre intelligibles en montrant leurs effets et leurs manifestations contradictoires dans des champs sociaux localisés.

                           C’est sur ce jeu des échelles sociales que repose la démarche ethnologique ; il est le ressort épistémologique fondamental de la discipline et définit sa méthode. Cela signifie que l’anthropologie ne repose pas sur une logique d’échantillonnage pour bâtir une représentativité des groupes sociaux ciblés par ses enquêtes, au contraire d’une approche fondée sur l’utilisation des statistiques. Elle met en œuvre une autre méthode pour produire une représentation scientifique de la réalité. Cette caractéristique fait par ailleurs de l’anthropologie une science entièrement inductive, même dans ses courants de pensée les plus théoriques : elle localise les connaissances dans l’observation directe de la réalité pour tenter dans un second temps d’en bâtir une théorie, ou une analyse abstraite. Sa méthode est strictement inverse de celle des sciences économiques qui localisent les connaissances dans un corpus théorique et mettent en œuvre une démarche hypothético-déductive, puisant dans la théorie les moyens de bâtir une représentation modélisée de la réalité que les enquêtes et l’examen des séries statistiques ont ensuite pour but de vérifier. Que l’anthropologie et les sciences économiques occupent deux pôles opposés dans l’espace des sciences sociales n’implique nullement que l’une des disciplines soit plus pertinente que l’autre : ce sont deux modes distincts de production des connaissances, qui apportent en conséquence des éclairages différents, qui peuvent être complémentaires ou parfois contradictoires.

L’enquête ethnologique : rencontre intersubjective et position de l’observateur

                       La notion de méthode qui apparaît dans cette rapide explicitation de l’anthropologie, comme on le voit, ne peut être réduite à l’énumération d’une série d’outils d’enquête : observation, observation participante, description, questionnaires, entretiens directifs, semi-directifs ou non directifs etc., selon les techniques standardisées les plus couramment exposées dans les manuels de sociologie, et que l’on peut raffiner à l’infini. La combinaison de tous ces items ne définit pas une méthode d’élucidation des phénomènes sociaux, mais des techniques et des outils d’enquête mis au service d’une méthode.

                       L’approche ethnologique se caractérise par une observation de la réalité qu’elle étudie, que l’on désigne tantôt par le terme d’observation participante, tantôt par celui d’« immersion ». Ces expressions sont toutefois porteuses de connotations ambiguës qui n’aident guère à concevoir ce qu’elles signifient concrètement. Cette signification est pourtant très simple : les connaissances sont produites par une communication directe entre l’observateur et les personnes qui peuplent l’univers social qu’il souhaite comprendre. Le moyen d’accéder à la connaissance se matérialise donc ici par la démarche du chercheur, qui quitte momentanément son espace social habituel pour faire irruption dans un milieu social qui n’est pas le sien, dans le but de le connaître : il engage ainsi une relation sociale et ouvre un espace de communication inédit pour des personnes dont il veut comprendre l’univers. La démarche de l’ethnologue consiste donc à faire comprendre et accepter son projet de connaissance, à instaurer dans cet objectif un échange qui rompt avec les formes habituelles de la communication. Ce dispositif méthodologique, on le voit, ne se réduit pas à la série de techniques d’enquête, d’observation, d’entretien qu’il utilise : il consiste avant tout à bâtir dans un champ social particulier un statut inédit d’observateur extérieur. C’est un dispositif qui implique pour le chercheur de se placer dans une position intrinsèquement contradictoire : il entre dans un univers social pour le comprendre, et en devient par là même un acteur, tout en demeurant à l’extérieur. Une telle position n’existe pas dans les échanges quotidiens des acteurs et se présente donc, à leurs yeux, comme une rupture des modes de communication qui régissent leur univers. Il leur faut donc comprendre la démarche de l’observateur, l’accepter (il arrive qu’ils la rejettent), lui aménager une place particulière qui déroge aux règles et aux normes communément acceptées de la communication, développer des stratégies pour lui dévoiler des pans de leur univers ou inversement lui masquer certains aspects de la réalité. Certains acteurs vont ainsi tenter d’esquiver l’enquête ou de la neutraliser en bâtissant un discours qui fait écran à la compréhension de la réalité par le chercheur, par exemple en lui renvoyant des stéréotypes qu’ils pensent conformes aux représentations qu’il se fait de leur monde ; d’autres vont au contraire s’investir activement dans l’enquête et s’en emparer comme d’un moyen de faire valoir leur point de vue et donc de régler leurs différends, avec d’autres acteurs du champ social, ou avec l’extérieur, et notamment avec l’État. Observer une scène de relations sociales ne peut en effet en aucune manière être une opération neutre : le chercheur ne peut donc accéder à la compréhension des rapports sociaux que s’il parvient à saisir ce qui se passe dans le déroulement de l’enquête : que cherche-t-on à lui signifier et pourquoi ? Que cherche-t-on à lui cacher, et pourquoi ? Comment les différents acteurs se positionnent-ils par rapport à son investigation ?

                          C’est cette construction d’un espace de communication insolite qui est le cœur du dispositif méthodologique particulier de l’enquête de terrain ethnologique. Lorsque ce dispositif fonctionne bien (ce n’est pas toujours le cas), il opère comme un double révélateur,  d’une part des relations internes au groupe, d’autre part des relations avec l’extérieur, d’autant plus lorsque les unes ou les autres sont l’objet de tensions et de contradictions. L’observateur occupe alors une position symbolique qui opère comme une médiation des rapports internes et/ou des rapports externes : son enquête est devenue un enjeu des rapports sociaux qu’il étudie, et un certain nombre de conflits vont se dérouler symboliquement à travers lui. Enfin, en proposant aux acteurs l’exercice, souvent inhabituel pour eux, de fournir leur propre vision de leur trajectoire, de leur situation, de leur mode de vie, de leur position dans l’espace social et de leurs relations avec les autres acteurs, l’ethnologue leur offre en premier lieu une écoute bienveillante et non normative : il leur confère la possibilité de porter devant un tiers - l’ethnologue attentif mais extérieur à leur espace social familier - un regard rétrospectif sur ce que leurs vies comportent de réussites, d’échecs ou de défaillances, de désirs et d’aspirations inaccomplies, de contradictions et, en l’occurrence, de décalages vis-à-vis des diverses normes qui règlent leur univers social et leur servent de référence. Dans le dispositif méthodologique de l’enquête se reflètent donc en particulier les positionnements des acteurs vis-à-vis de tout un ensemble de normes, parce que la relation qui s’instaure entre eux-mêmes et un observateur extérieur intervient aussi comme une mise en relation d’univers séparés qui sont régis par des normes différentes, ou du moins que les acteurs supposent différentes. Il faut enfin souligner un point particulier : par le jeu d’une position d’observation interne/externe, intrinsèquement contradictoire, et de la mise en relation d’univers séparés, le chercheur se trouve en effet placé au cœur des rapports que les acteurs entretiennent vis-à-vis de l’État et des représentants de l’autorité, d’autant plus lorsqu’il est lui-même étranger à la société qu’il étudie.

                       Cette relation d’enquête est une relation intersubjective : une relation qui se tisse entre la subjectivité du chercheur et celle de ses interlocuteurs. Le moyen de l’objectivation n’est donc en aucune façon la recherche d’une position « neutre » qui n’existe pas aux yeux des acteurs. L’objectivation procède d’un travail d’analyse que le chercheur doit réaliser sur la relation d’enquête elle-même : pour comprendre ce que chacun de ses interlocuteurs lui signifient, ce qu’ils veulent lui montrer ou inversement ce qu’ils souhaitent masquer, il lui faut analyser la position qu’il occupe dans le déroulement de l’enquête. Pour comprendre la nature des rapports sociaux qui se déroulent sous ses yeux, se distancier des points de vue exprimés par les acteurs et les objectiver, son seul moyen est de parvenir à saisir le rôle qu’on lui fait jouer, c’est-à-dire la manière dont les acteurs l’impliquent - en tant qu’observateur - aussi bien dans leurs interrelations et que dans les rapports qu’ils entretiennent avec l’extérieur. En effet, la production de connaissances n’est jamais neutre même lorsque le chercheur conçoit son activité comme purement académique et ne vise nullement à se mettre au service de décideurs : elle procède toujours d’enjeux sociaux. Il est donc essentiel pour l’ethnologue de comprendre comment, sur le terrain qu’il étudie, les acteurs se saisissent de son enquête comme un enjeu de leurs rapports sociaux. Les personnes qui entrent dans le champ de l’observation ne sont pas les objets passifs d’une investigation qui leur serait étrangère : ils en sont des sujets actifs. Si l’ethnologue est animé par un désir de connaissance qui prend sens, parfois inconsciemment, dans son propre itinéraire personnel et dans son champ professionnel - le milieu académique auquel il est rattaché - les sujets dont il étudie l’univers social s’efforcent, eux aussi, d’élaborer un sens à la recherche qui les concernent et participent activement et volontairement à la production des connaissances.
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Douleurs de l’enfant cancéreux : l’expérience vécue par les parents

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